dimanche 21 février 2010

Première session au Centre franco-saoudien

Hum...il semblerait que mes bonnes résolutions n'aient tenu que les deux premières semaines de 2010. Le problème c'est que j'ai beaucoup de choses à vous raconter et que je ne sais jamais par où commencer...tant et si bien que je me décourage et finis par me convaincre que je commencerai à écrire demain. Le lendemain évidemment on a encore plus de choses à raconter, donc plus de mal à se lancer... Dans le même registre, et comme certains de mes lecteurs (et lectrices!), je me répète souvent "demain j'arrête le chocolat" ou le très convaincant "demain je me mets au sport". Mais à chaque fois on trouve de très bons prétextes pour reporter ces résolutions: la chandeleur, les nombreux anniversaires...oui, oui, même si nous sommes séparés de quelques milliers de kilomètres, vous serez heureux de savoir que je mange des crêpes au chocolat en votre honneur. Pour ce qui est du sport, les bonnes raisons sont multiples: il n'y a pas de parc ou de pelouse où aller courir, et tout le monde sait bien qu'il est très mauvais pour le dos de courir sur le bitume. Il y a bien sûr la corniche, mais les pelouses sont pleines de gros trous et la promenade en bord de mer est en dur. Il faut être suicidaire -ou indien- pour faire du vélo, et il faut avoir une voiture pour aller à la salle de sport. Dernier argument fatal: l'euro chute de façon vertigineuse par rapport au dollar, donc tout devient plus cher, et en premier lieu l'inscription à une salle de sport. Le prix du chocolat ne compte pas. Tout le monde sait bien qu'il s'agit d'un aliment de première nécessité. Puisque je vous parle des prix, certains d'entre vous m'ont posé des questions au sujet du niveau de vie en Arabie Saoudite. Comme vous vous en doutez bien, c'est un pays extrêmement riche. Les ressources en pétrole permettent aux autorités saoudiennes d'offrir à leurs citoyens un système social intéressant et les termes "taxes" et "impôts" sont absents du vocabulaire saoudien. Cela se traduit par un niveau de prix globalement 20% inférieur à la France. Cet écart peut même doubler si l'on habite dans d'autres villes du pays. Al-Khobar est en effet une ville très prisée par les Saoudiens et les Koweïtiens, qui la considèrent comme la côte d'azur saoudienne. L'immobilier a grimpé en flèche ces dernières années. Comptez 2000 riyals saoudiens (400€) pour un studio meublé de 40m². Pour ce qui est des véhicules, on trouve rarement des bonnes voitures (Toyota et Chevrolet) avec moins de 200 000km au compteur pour un budget de 3000€. L'achat d'une voiture neuve est cependant intéressant du fait de l'absence de taxes.

Si je n'ai pas écrit depuis un moment, c'est aussi parce que je n'ai toujours pas eu l'occasion de faire du tourisme. Il faut dire que la région orientale est davantage célèbre pour son sous-sol, qui renferme 25% des réserves mondiales d'or noir, que pour son patrimoine touristique. Hormis le tourisme interne, l'industrie du tourisme est quasiment inexistante dans ce pays. L'Arabie Saoudite ne délivre pas de visa de tourisme, et on ne peut entrer sur le territoire que sur invitation et pour raisons professionnelles. Et pourtant c'est bien dommage. Les richesses archéologiques et géologiques du pays sont inestimables. Madâ'in Saleh, que l'on surnomme "la petite sœur de Petra", ou "la ville maudite" est un des joyaux de ce pays, berceau de civilisations millénaires. Entre l'adaptation au pays, à un nouveau travail et l'absence de voiture, je n'ai pour l'instant pu visiter que Riyad la capitale saoudienne, Al-Khobar et sa corniche, et Bahreïn by night.

Mais venons-en à l'objet de cet article, à savoir mes premiers pas au centre franco-saoudien. Moi qui jurais à qui voulait l'entendre que jamais ô grand jamais je ne deviendrais enseignant, je dois avouer que j'ai pris énormément de plaisir pendant cette première session. Aussi bien avec des débutants complets qu'avec des niveaux avancés, les motifs de satisfaction étaient très nombreux. Si tous mes étudiants ont des profils différents, tous sont extrêmement motivés par l'apprentissage de la langue française.

La France conserve une image extrêmement positive auprès des Arabes, même si beaucoup regrettent Jacques Chirac, le plus arabe des présidents français. Il faut dire que son successeur accumule les maladresses, et c'est un euphémisme. Lors d'une visite officielle en Arabie Saoudite, il n'a rien trouvé de mieux que de croiser la jambe en dirigeant la plante de son pied vers son altesse royale. Ce geste, en apparences anodin pour le profane, est ici considéré comme extrêmement offensant. Dans le même goût et toujours pendant le même voyage officiel, notre président s'est amusé à trinquer avec sa tasse de café saoudien. Il n'est nul besoin de préciser que trinquer avec quelque substance que ce soit, n'est pas franchement une coutume pratiquée en Arabie Saoudite. Je précise au passage que le café saoudien, également appelé café arabe, n'est pas une variante de l'Irish coffee et que l'alcool est strictement interdit dans le royaume saoudien. S'adonner aux plaisirs de Bacchus expose à des peines allant de la simple flagellation à la peine de mort. Le café saoudien est un café de couleur blanchâtre, très particulier. Il est préparé avec un mélange d'épices (cardamome, safran, clous de girofle) et est traditionnellement offert avec un plateau de dattes pour souhaiter la bienvenue. Des variantes de ce café existent dans tous les pays de la péninsule arabique. Pour en revenir à notre cher président, sa photo en train de faire tchin-tchin avec de hautes personnalités saoudiennes en souriant d'un air béat ont fait le tour du monde arabe. La simple mention du nom du président français est d'ailleurs généralement suivie d'un éclat de rires. Pour sa défense, le protocole de l'ambassade de France aurait dû le briefer sur les coutumes du pays. Mais il ne faut pas non plus oublier que la première fonction d'un chef de l'État est de représenter la France à l'international. Au vu de l'importance du monde arabe dans les relations extérieures de la France, Nicolas Sarkozy serait bien avisé de se documenter sur les us et coutumes des partenaires de notre pays plutôt que d'intervenir en permanence sur des questions de politique interne que le gouvernement est censé traiter. Fermons la parenthèse politique. Malgré tout, le français reste une langue de prestige ici. Nombreux sont les magasins de luxe, les parfumeries, les restaurants et "boulangeries" (Manu tu ferais fortune ici!) portant un nom français. Si l'on excepte les étudiants souhaitant émigrer au Canada (généralement non-saoudiens), l'apprentissage du français est une façon de se distinguer dans l'échelle sociale. En effet, selon une récente étude, le français est le deuxième langue étrangère la plus étudiée après l'anglais. Entre un taux de chômage particulièrement élevé et une population très jeune (65% de moins de 25 ans), la connaissance de la langue française peut être un atout majeur sur le marché du travail, même si la langue privilégiée dans les échanges commerciaux demeure l'anglais.

Si les candidats à l'émigration vers le Canada ont des profils très divers allant du pauvre employé indien à l'ingénieur jordanien, tous les autres apprenants appartiennent à des catégories socio-professionnelles supérieures. De l'étudiant en ingénierie à l'université du pétrole et des minéraux au vice-président d'une des plus grandes sociétés pétrolières du monde, en passant par le pharmacien, le médecin et l'ingénieur, on voit passer du beau monde au centre. Nous avons ainsi la chance d'avoir des élèves extrêmement motivés et avec une tête bien faite. C'est tellement agréable d'expliquer une affreuse règle de grammaire quand on sent que tout le monde suit. Je plains les pauvres profs de langue de collège. C'est bien simple: depuis mon premier cours début décembre, je n'ai fait passer aucun élève par la fenêtre!

Les cours de français sont également souvent l'occasion de franches rigolades. Il faut dire qu'on a parfois de sacrés phénomènes. Dans un groupe d'ingénieurs saoudiens de chez SATORP (filiale de TOTAL) qui allaient partir en formation en France, j'ai eu de sacrés cas. Pour les adeptes de la série Friends (en version originale), un des étudiants parlait français exactement comme Joey (http://www.youtube.com/watch?v=DqwzvtjeYBQ). Très sûr de lui, il parlait avec des intonations tout à fait françaises...mais il était impossible de saisir le moindre mot. Un vrai régal! Il n'empêche qu'à force de faire l'idiot, c'est quand même l'étudiant qui a appris le plus en une session.